Thirst Ceci est mon Sang (Bakjwi 박쥐) de Park Chan Wook (Corée du Sud/2009/128′/35mm/2:35/Couleur/Dolby Digital/coréen/VOstFr/Moho Film-CJ Entertainment/int. -12 ans)
[Un article très en retard (pour changer), critique d'un film vu il y a plus d'un an... Je profite de ma pause forcée pour écrire et boucler tous mes papiers en retard..]
Après au mois 2 mois d’absence des salles de cinéma, me revoilà dans les salles obscures apprécier le 7e Art dans toute sa diversité (*). Et depuis le temps que je veux le voir, direction la Corée avec le dernier Park Chan Wook, Thirst, qui m’avait l’air d’un ovni avec des vampires dedans.
Ayant juste trop kiffé sa trilogie de la vengeance (Sympathy for Mr Vengeance, Old Boy, et Lady Vengeance), et ayant eu de bons échos de celui-ci, je me dis en y allant que ce film sera une valeur sûre, et que mon retour cinéphile commence bien, avec du cinéma de haute qualité.
Effectivement, je ne suis pas déçu, mais je retournerai bien le voir (je l’ai depuis revu en DVD), car il m’a tellement déstabilisé, que je ne sais quoi en penser. Park Chan Wook est décidément bien barré et comme d’habitude ses films sont vraiment fous. Mais toujours magnifiques.
Résumé:
Sang-hyun (Song Kang Ho) est un jeune prêtre, aimé et admiré par ses paroissiens.
Il se porte volontaire pour tester en Afrique un vaccin destiné à combattre une maladie infectieuse mortelle. Au cours de l’expérimentation, il est contaminé, mais une transfusion sanguine le ramène à la vie et de nouvelles sensations et un besoin irrépressible de sang apparaissent en lui.
La nouvelle de sa guérison miraculeuse attire des pèlerins, qui espèrent bénéficier de sa grâce. Parmi eux, Sang-hyun retrouve un ami d’enfance et son épouse Tae-Ju (Kim Ok Bin). Il est irrémédiablement attiré par la jeune femme…
Park Chan Wook revisite avec ce film un thème récurrent au cinéma depuis ses débuts : le vampire, mais en le réactualisant avec les propres codes de son œuvre, en particulier la rédemption, le péché, la souffrance quasi masochiste, en le transposant dans un contexte actuel mais fantastique en Corée du Sud, et surtout en lui ajoutant une bonne dose d’esthétisme maniéré dont il a le secret (l’histoire est de plus adaptée du roman Thérèse Raquin d’Emile Zola), par une mise en cadre et une lumière virtuoses (saluons le magnifique travail d’orfèvre du chef-opérateur Chung Chung-Hoon, qui a signé la photographie des films Old Boy, Cut, le segment de Park Chan Wook dans 3 Extrêmes, Lady Vengeance, et Je Suis un Cyborg du même cinéaste). La collaboration entre Park Chan Wook et son directeur de la photo est une combinaison gagnante, et s’avère être fructueuse depuis Old Boy en 2003.
Avec Thirst, le duo repousse les limites de leur art, avec des partis-pris esthétiques assez osés et vraiment surprenants (notamment l’utilisation tape à l’œil des néons sur du plastique et du blanc, l’éclairage dans le marais et sur l’eau, les scènes d’intérieur en cellule ou dans l’hôpital, la manière de mettre en lumière les morts revenus à la vie, etc). Décidément, le cinéaste repousse sans cesse les frontières de ses délires cinématographiques.
Parmi les scènes à retenir, celles de quasi huis-clos dans la maison de l’« ami » d’enfance du héros, et les rapports exacerbés entre lui et l’épouse, cachés mais prêts à exploser d’érotisme et de sensualité (jeu de regards, sous-entendus, tensions pendant les parties de mah-jong). On a l’impression qu’il vont se bouffer mutuellement à chaque contact, et effectivement, elle devient très vite elle-même une vampiresse. Le genre du film de vampire est ici exploré sous le point d’un cinéaste coréen déjanté et sans limites, ses codes sont repris et revisités (la morsure, l’immortalité, la vulnérabilité au soleil, le besoin insatiable de sang, une toute puissance insolente) et Park Chan Wook en joue complètement à son aise (les sauts improbables des vampires d’immeubles en immeubles dans la séquence où ils se poursuivent sur les toits, ou leur force incroyable, comme quand le héros frappe un lampadaire puis s’en va tranquillement pendant que le poteau du lampadaire plie et tombe).
Les thématiques récurrentes de son oeuvre (souffrance physique quasi mortifère, sacrifice, dépassement de soi par l’abnégation, déni de soi, le fait de vouloir devenir un martyr, citation d’un passage très précis de la Bible, concernant le fait d’être pestiféré et fui par les autres) sont encore une fois explorées sans limite tout au long du film, surtout dans la première partie, et ce dès la première scène (le malade qui raconte qu’il a toujours nourri les plus faibles même quand il avait faim). Sang Hyun fait penser au vieux de Old Boy, Choi Min Sik, avec chacun leur manière de traverser une rédemption purgatrice et pleine de culpabilité (la culpabilité arrive ici avec la soif insatiable de sang, Thirst, comme son nom l’indique, puis avec la culpabilité de la mort et d’un crime qui ne veut pas se faire oublier: le mari mort noyé qui revient sans cesse, s’immisce entre eux quand ils font l’amour, apparaît toujours dans leur imaginaire torturé, un peu comme le voisin de cellule égorgé dans Un Prophète, mais avec plus de violence et d’humour noir). La présence de l’église vient encore plus appuyer cette idée de souffrance physique pour accéder au divin, et le penchant hardcore et masochiste du christianisme est ici relevé à la sauce coréenne (mortifications et entrejambes fouettées à coups de flute en bois ou de règle en métal pour ne pas se laisser tenter par le désir charnel, ou encore le père aveugle qui offre son sang en se tailladant les veines… oui, on pense au Couvent de la Bête Sacrée pour le délire souffrance et religion).
Pendant que le héros découvre dans un horrible dilemme de par son statut d’homme de foi, son vampirisme et son penchant pour l’hémoglobine humaine à travers une séquence magnifique où tous les sons et le moindre bruit sont suramplifiés, tout est ressenti plus fort et plus violemment par le prêtre dont la vue et l’odeur du sang émoustille maintenant (gros plan sur des gorges ouvertes dont le sang coule pendant les respirations, sources de bruits en montage cut, plans très serrés comme pour accompagner chacune des sensations exacerbées du vampire), et lutte contre ses désirs naissants (de la chair et du sang), il rencontre très vite une jeune fille bizarre au comportement très étrange. Elle a été élevée « comme un chiot », subit sans cesse des humiliations et est considérée comme une moins que rien.
Alors qu’elle rêve d’autre chose et surtout de liberté (plan où son idiot de mari dort en ronflant pendant qu’elle amorce le mouvement meurtrier du plantage de ciseaux dans sa bouche ouverte), loin de son ennui et de sa vie de merde, sa rencontre avec le prêtre vampire torturé devient incontournable, comme s’ils étaient faits pour se rencontrer (leur rencontre est magnifique: ils se croisent alors qu’elle courrait comme toutes les nuits dans la rue pieds nus et que lui ne peut dormir à cause de tous ses sens amplifiés. Un léger travelling au sol sur les pieds nus qui s’enfuient puis se font rattraper et soulever pendant que les pieds de Sang Hyun enlèvent ses chaussures pour y faire entrer les pieds de la fille suspendus au-dessus du sol).
Une relation amoureuse passionnelle s’installe entre eux, tout d’abord tabou et discrète (la première scène de sexe est charnelle, sensuelle, érotique, presque violente, mais stoppée par l’appel de la mère), puis torride et immorale (la seconde scène de sexe se fait dans la douleur et les morsures, puis l’adultère fait très vite place au crime), car le mari devient encombrant, et surtout la jeune fille ment à Sang Hyun sur les violences qu’elle subit de lui (les coups de pointes dans l’entrejambe qu’elle s’inflige elle-même), après avoir pris peur de son vampirisme, elle semble attirée par cet état de non-vie et d’immortalité. C’est lorsqu’elle deviendra elle aussi vampire que tout basculera, car sa soif de sang à elle sera insatiable et enivrée par la puissance grisante que lui procure cet état.
Les seconds rôles ont aussi leur place, comme ce Père aveugle (Park In Hwan), et surtout la mère envahissante (Kim Hae Sook) qui s’arrache les ongles à la fin pour communiquer alors qu’elle est coincée comme un légume sur un fauteuil roulant (géniale scène avec gros plans sur ses doigts et les signes qu’elle essaye de tracer, avec ses yeux qui regardent les culpables de manière accusatrice et hystérique. Tout est dans le regard).
Les sens sont extrêmement sollicités dans ce film, et même ceux dont le cinéma ne fait pas appel (l’odorat par exemple a une place très importante dans ce film: l’odeur du sang, des corps, des fluides corporels, c’est l’odeur de la jeune fille qui va tout d’abord attirer le vampire, odeurs et sensations odorantes soulignées par des gros plans proches des peaux et des sens). Pour donner à toutes ces sensations la place qu’elles méritaient dans ce film, une technique cinématographique parfaite et léchée vient détailler l’humain et ses rapports ambigüs. Ainsi, de nombreux savants mouvements de caméra ou d’optique (zooms, travellings, mouvements de grue, etc) viennent ponctuer le métrage et lui donner son rythme si particulier, lent et vibrant, sourd comme les battements du sang dans le coeur. Les travellings sont extrêmement légers et lents, viennent souligner un mouvement ou une humeur particulière et viennent emphaser l’action pour lui donner juste l’ampleur qu’il lui fallait. De nombreux plans séquences millimétrés ajoutent à cette lenteur contrôlée et plein de pression (on pense aux magnifiques plans séquences dans Old Boy qui sont devenus mythiques). Une grande maîtrise cinématographique au service d’une histoire compliquée sur les rapports et désirs humains sous le prisme du film de vampire (genre fantastique qui ouvre les possibilités narratives et esthétiques) et de plein d’autres influences digérées mais dont la combinaison peut donner des vertiges (tout comme cette esthétique léchée mais quand même un peu tape à l’oeil: les scènes de meurtre assez gores, violentes et rapides sont vraiment efficaces).
Une fin superbe avec une mer de sang (et encore ce sens du sacrifice prépondérant) et un soleil brûlant viendra ponctuer ce qui commençait à devenir une escalade sans fin de violence jamais rassasiée (« L’amour est éternel » nous dit la jaquette DVD, mais ne résiste pas à un coup de soleil).
Un film techniquement superbe, un peu long à certains moments, mais au fort potentiel esthétique et formel. N’oublions pas la musique excellente du compositeur Cho Young Wuk, qui n’aurait pu donner autant d’élégance et d’amplitude au film. Que ce soit à l’image ou pour la musique de ses films, Park Chan Wook sait s’entourer, et c’est aussi ça qui fait la force de son cinéma, véritable tourbillon sombre et trouble d’émotions, une mise en scène sans limite ni tabou, parfaitement soutenue par une technique irréprochable. A voir, du bon film de vampire (il a quand même reçu le Prix du Jury à Cannes en 2009).
Quelques liens:
http://www.thirst-lefilm.com/
http://fr.wikipedia.org/wiki/Thirst
http://www.imdb.fr/title/tt0762073/combined
http://www.critikat.com/Thirst-ceci-est-mon-sang.html
http://www.toujoursraison.com/2009/09/thirst-ceci-est-mon-sang.html
http://www.filmosphere.com/2009/10/critique-thirst-ceci-est-mon-sang-2009/
http://www.telerama.fr/cinema/films/thirst-ceci-est-mon-sang,389816.php
http://come2dado.blogspot.com/2009/10/thirst-ceci-est-mon-sang.html
http://www.liberation.fr/festival-de-cannes-2009/0101567610-cure-a-crocs
http://www.excessif.com/cinema/critique-thirst-ceci-est-mon-sang-4708878-760.html
http://www.lexpress.fr/culture/cinema/thirst-ceci-est-mon-sang-de-park-chan-wook_759055.html
http://lecinemadegerry14.blog.ca/2009/10/01/thirst-ceci-est-mon-sang-de-park-chan-wook-7076459/
http://www.devildead.com/indexfilm.php3?FilmID=1931&NamePage=thirst—ceci-est-mon-sang–bakjwi-
http://www.20minutes.fr/article/326255/Cannes-Thirst-ceci-est-mon-sang-le-film-de-vampires-a-la-sauce-coreenne.php
http://unesemaine-unchapitre.com/index.php?post/Thirst-ceci-est-mon-sang-le-sang-neuf-du-film-de-vampire-est-coreen
http://www.lemonde.fr/festival-de-cannes/article/2009/05/15/thirst-ceci-est-mon-sang-le-grotesque-suceur-de-sang-en-soutane-du-coreen-park-chan-wook_1193289_766360.html
Eddie, le 9 février 2011.
(film vu le 1er décembre 2009…)







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