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Cellule 211 (Celda 211) de Daniel Monzón (Espagne/2009/113′/35mm/1:85/Couleur/Dolby SRD/Espagnol/VostFr/Vaca Films-Morena Films-Canal+ España)

septembre 24, 2010

Rentrée cinéphile en beauté avec un film coup de poing, made in España (décidément, nos cousins espagnols n’hésitent pas à envoyer du pâté dans leurs films d’action), avec Cellule 211 de Daniel Monzón, adapté d’un roman du journaliste et écrivain Francisco Pérez Gandul (*).
Bienvenue dans la prison de Zamora, et surtout dans un film pénitentiaire, genre cinématographique jusque là inconnu et non exploité en Espagne. Un Prophète espagnol ? Loin de là.

Résumé :
Juan (Alberto Ammann) est un jeune maton. Par zèle, il visite la prison un jour avant son affectation. Sa bonne volonté ne sera par récompensée : c’est justement ce jour-là que les prisonniers du Quartier de Haute Sécurité ont choisi pour organiser une mutinerie. Une seule chance de survie s’offre à lui : se faire passer pour un prisonnier nouvellement incarcéré, et convaincre Malamadre (Luis Tosar), le caïd de la prison.

Le film s’ouvre sur un gros plan de mains qui trafiquent une cigarette. L’homme sort le filtre, le brûle et l’aiguise pour le rendre tranchant (système D des prisons). Il s’ouvrira les veines de l’avant-bras en déversant son sang dans un lavabo rempli d’eau. Le plan dure un petit moment sans coupe, on a bien le temps d’apprécier l’effet spécial très réaliste et assez impressionnant des avant-bras ouverts, et de voir le ton extrêmement sombre du film. On reviendra plus tard à cette séquence d’introduction assez oppressante qui va prendre sens dans le film, et surtout pour le héros qui a repris sa cellule.
Et un titre sobre (blanc sur noir) vient clore cette scène. Cellule 211, on est dans le film.

S’ensuit immédiatement l’arrivée de Juan, petit fonctionnaire timide et zélé qui vient visiter la prison un jour avant son affectation (la porte de sécurité qui claque derrière eux le fait sursauter. « En quelques jours tu t’y habitueras » lui dit Armando un des gardiens). On lui explique les objets (lacets, lames de rasoir, pointes, etc) qu’on confisque aux nouveaux détenus, on lui fait faire un petit tour du propriétaire, dont certaines parties sont délabrées et en travaux, on lui parle de certains prisonniers dangereux, tel Malamadre, violent caïd de la prison (montage alterné sur sa promenade surveillée et isolée, loin de la cour commune, « où ils sont comme des rois avec leurs trafics »).

Mais l’état de délabrement avancé de la prison va provoquer une chute de gravats qui va tout changer. Juan se fait assommer brutalement, et comme l’infirmerie et trop loin, les gardiens l’allongent dans la cellule 211 « qui est libre », en attendant de faire venir un médecin.
C’est le moment qu’ont choisi les taulards pour se rebeller car le bruit de la chute de gravats a alerté un maton qui s’occupait justement de faire sortir Malamadre de sa promenade, qui en profite pour sortir une lame de sa bouche pour ouvrir ses menottes ou égorger le surveillant et s’échapper. La moindre inattention est fortement déconseillée en prison. On prévient d’ailleurs Juan de toujours regarder les détenus dans les yeux pour ne pas leur montrer la peur « mais qu’il faut garder leurs mains à l’œil, car ce sont des magiciens ». Conseil précieux et prévenant que Juan n’oubliera pas.
Parce qu’à partir de là, tout va très vite, et notre frêle héros n’en sortira pas indemne. On est projeté dans l’action au bout de même pas 5 minutes et c’est pas prêt de s’arrêter.

Et c’est là la force du film. On est avec Juan dès qu’il entre dans la prison, et son angoisse ne nous lâchera plus une seconde. A chaque éventuelle possibilité de fuite, on espère vraiment qu’il s’en sortira, et sa vivacité d’esprit nous conforte à le suivre et voir jusqu’où il pourra nous emmener.
Car si la violence (des hommes, de la prison, de l’état, du système carcéral et social) est une des clés essentielles du film, le mensonge est une autre donnée importante qui fait grandement avancer l’intrigue. Le mensonge de Juan aux autres détenus, le mensonge des responsables à Juan puis à sa femme, les mensonges politiques, le fait de cacher la victime de mort aux familles devant la prison, puis celle de sa femme à Juan, le mensonge des détenus entre eux (certains sont des taupes), toutes ces tromperies, impostures, toute cette hypocrisie (hypocrisie du système carcéral qui cache ses prisonniers et leurs conditions de vie) va très vite s’avérer tragique et dramatique.

A tout cela vient s’ajouter une touche de politique qui n’est pas sans arranger les choses.
En effet, trois terroristes de l’ETA, sorte de Pieds Nickelés ibériques (deux vieux et un jeune nerveux), n’ont pas été transférés hors de la prison et y sont encore, et les détenus, Malamadre à leur tête, vont les utiliser comme otages pour leurs négociations (ou plutôt plus primairement pour faire entendre leur voix). On comprend vite que ces trois là sont plus importants que la vie de tous les détenus, et que leur sécurité concerne des enjeux qui se jouent entre les différents gouvernements régionaux, dont le basque.

Comment les prisonniers ont-ils eu vent de tout ça ? Après enquête, et une interrogation brutale et humiliante, on en apprend plus sur le « responsable ». Le gardien Utrilla, cogneur bestial et facho (qui d’ailleurs procède à l’interrogatoire), qui a trop parlé pendant la séance de coiffure (comme s’il avait laissé filtrer l’information exprès), qui considère les taulards comme des moins que rien, et qui est prêt à enfiler un casque et un bouclier pour aller joyeusement matraquer lors d’un rassemblement dehors qui se transforme vite en émeute. On tient là notre méchant, personnage encore plus négatif que le pire caïd de la prison, Malamadre. Le personnage de Malamadre a d’ailleurs une substance et une épaisseur très intéressante, par rapport à la peur qu’il inspire au premier abord (magnifique Luis Tosar qui a mérité ses 4 récompenses dans divers festivals, et qu’on a pu croiser dans The Limits of Control). Mais revenons à Utrilla, le gardien généreux en coups de matraque. Tellement généreux qu’il cogne par réflexe la pauvre femme enceinte de Juan (manque de bol), s’en aperçoit ensuite, mais dans la cohue, fait semblant de n’avoir rien vu, alors qu’en plus pour couronner le tout, l’action a été filmée par des journalistes ou une caméra amateur (importance des médias tout au long du film). Oh lui il va prendre cher, se dit-on. Effectivement, et ce malgré son petit côté pathétique du mec débordé par un système anti-humain, dont la seule solution proposée et réponse au crime est la violence. Une violence qui lui reviendra méchamment à la gueule (finir égorgé par un bout de lavabo, c’est moche).

L’aspect politique est aussi fortement marqué par cette vision particulière du système carcéral et de ses conséquences sociales. A cause de la mutinerie, dehors les familles s’attroupent pour tenter d’avoir des nouvelles de leurs proches en prison, alors qu’aucune information ne filtre. La femme enceinte de Juan en a profité pour voir si personne ne sait où est son mari qui ne commence que le lendemain (et comment qu’ils savent où il est, mais ne veulent pas affoler sa femme…), mais le problème c’est que ça part en émeute et que sa grossesse n’arrange rien. La seule réponse proposée par les responsables de la prison, c’est de disperser la foule en tabassant tout le monde. Bonne idée, qui va provoquer la mort de la chérie de Juan et la colère de celui-ci (facile mais efficace), et surtout n’a pas réglé quoi que ce soit ou calmé la situation. Les prisonniers apprennent par les infos que leurs familles se sont faites tabassées de manière musclée et veulent une liste des blessés sous peine d’en finir avec les otages.

Lorsque Juan devient un détenu à part entière, il appelle violemment à l’abolition des quartiers d’isolement et à de meilleures conditions de vie pour les prisonniers. Finies les petites négociations triviales sur quelques avantages matériels du quotidien, il introduit par colère une réelle revendication politique et sociale, après avoir pu appréhender les conditions de vie des taulards et écouté leurs témoignages (magnifique séquence où il écrit les revendications de Malamadre et ses acolytes qui ne savent pas écrire) et surtout l’histoire de l’ancien pensionnaire de sa cellule, le fameux El Morao du début, qui s’est suicidé à cause d’une tumeur (« grosse comme un kiwi ») qui le taraudait mais dont personne ne voulait croire et n’a écouté.

Le message est clair, la prison c’est vraiment pas cool, ça te brise un homme comme une brindille ou ça le transforme en criminel violent et sans pitié (l’égorgement froid, net et précis d’Utrilla, alors que l’élan de ce geste semble pulsionnel et loin d’être calculé, un geste de colère). C’est l’histoire d’un innocent qui sombre dans la violence la plus extrême, et ce à cause d’un système archaïque et inhumain. La position du cinéaste par rapport au système pénitentiaire espagnol est très affirmée, et on sent ses mots à travers ceux de son personnage principal lorsqu’il prend la parole pour faire entendre la voix de ces taulards forts en gueule mais à l’expression difficile. C’est dit clairement dans le film : il faut fermer les quartiers d’isolement et changer les conditions de vie des détenus. L’histoire d’amitié qui se crée entre lui et Malamadre est improbable mais finalement logique et marche parfaitement. Les relations entre ses deux personnages opposés, ce petit gardien de prison qui ment et joue les durs et ce pire criminel autoritaire, charismatique et violent qui se laisse prendre au jeu, mais semble savoir au fond de lui ce qu’il en est et l’accepte, se sent concerné pour sa femme (il demande qu’on lui donne des nouvelles ce qui étonne Juan en même temps que nous et donne une dimension supplémentaire et touchante à ce personnage bourru et bourrin), devient l’ami improbable.
Finalement on s’identifiera tout comme Juan, à cet homme brisé que l’on voit au début, et dont on finit par comprendre le suicide (« Aqui se murio El Morao por su mal de cabeza »/ « Ici est mort El Morao à cause de son mal de tête », et Juan rajoutera son nom sur le mur de la morbide cellule 211, seule trace de ces taulards qui mourront salement en prison).

En ce qui concerne les autres acteurs, c’est une véritable cour des Miracles, et un festival de gueules pas possibles (Carlos Bardem , frère de Javier (qu’on retrouve ici), en latino costaud genre petit cousin de Machete, Luis Zahera en Releches, taulard junkie à la gueule burinée et aux chicots éparses qui s’intègre parfaitement au paysage carcéral et criminel-un rôle de composition tellement réel et impressionnant quand on voit les autres performances de l’acteur, Fernando Soto, le maton sympa, bienveillant et inquiet pour notre héros et sa femme, Vicente Romero en Tachuela, bras droit ambivalent et suspicieux de Malamadre, Antonio Resines en José Utrilla, le maton violent à la matraque facile, et tous les autres qui composent cette fresque humaine digne des visages torturés peints par Franscisco de Goya).
N’oublions surtout pas les deux rôles principaux, Alberto Ammann (Meilleure révélation masculine aux Goya) et le terrible et superbe Luis Tosar, ainsi que le seul personnage féminin du casting, la jolie Marta Etura (meilleur second rôle féminin).

Au niveau du scénario, c’est un peu gros des fois (les flashbacks avec sa chérie parfaitement calés sur la narration, les retournements grandioses, le manichéisme de la situation), mais c’est drôlement efficace, et ça marque parfaitement les intentions du cinéaste en ce qui concerne son sujet, un peu à l’image de la lumière de Carles Gusi, simple et efficace, sans fioritures (image téléfilm dirons les détracteurs).

Loin d’être un « sous-Prophète espagnol » (les 2 films n’ont rien à voir et ne sont pas comparables, à part pour la prison et les récompenses), Celda 211 est un bon film de genre bien dynamique (plus un thriller que le portrait réaliste du milieu carcéral, malgré une certaine touche d’authenticité -décor naturel d’ ancienne prison et vrais prisonniers en figuration) avec en plus un sous-texte politique certes basique mais nécessaire, des acteurs impressionnants et charismatiques, de l’action et de la tension bien comme il faut, tout ce que j’aime.
Je ne peux évidemment que vous conseiller d’aller voir ce film, efficace et rondement bien mené.

http://www.celda211.com/
http://www.imdb.com/title/tt1242422/combined
http://www.benzinemag.net/2010/08/23/cellule-211/
http://myscreens.fr/2010/cinema/cellule-211-critique/
http://www.toujoursraison.com/2010/08/cellule-211.html
http://www.fan-de-cinema.com/critiques/cellule-211.html
http://www.chronicart.com/cinema/chronique.php?id=11813
http://www.allocine.fr/film/anecdote_gen_cfilm=136862.html
http://www.leblogducinema.com/2010/07/05/critique-cellule-211/
http://www.liberation.fr/culture/0101650377-cellule-211-jeune-et-geolier
http://www.filmosphere.com/2010/06/critique-cellule-211-celda-211-2009/
http://streetgeneration.fr/news/ailleurs/13531/cellule-211-la-prison-en-liberte/
http://www.courrierinternational.com/article/2010/02/17/la-cellule-211-comme-si-on-y-etait
http://www.lepoint.fr/culture/cellule-211-un-prophete-espagnol-29-07-2010-1220108_3.php
http://www.la-croix.com/Cellule-211–dans-la-peau-d-un-detenu-espagnol/article/2434406/5548
http://cinematheque.over-blog.net/article-cellule-211-de-daniel-monzon-espagne-2010-54147200.html
http://cinemaisnotdead.blogs.allocine.fr/cinemaisnotdead-250514-festival_des_arcs_cellule_211_.htm
http://cineuropa.org/video.aspx?lang=fr&documentID=112503 (entretien avec le réalisateur)

Eddie, le 24 septembre 2010.
(film vu le jeudi 2 sept. 2010)

Ps : j’ai vu dans plusieurs bases de données que le format de production est en 35mm, mais je ne suis pas sûr et pense qu’il a été tourné en RED, mais n’ayant trouvé aucune information le confirmant, j’ai laissé tel quel le format en titre. Si vous savez, n’hésitez pas à laisser un commentaire. 35mm ou RED ?

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