« Censurez-moi ». Apichatpong et sa censure
Notre lauréat national Apichatpong Weerasethakul a été accueilli en "héros" à son retour de Cannes par le ministère thaïlandais de la Culture qui depuis la Palme voit en son film "Oncle Boonmee", une juteuse poule aux œufs d’or primée en Europe et en Euros. Le ministre de cette même culture, Monsieur Teera Slupetch, a par ailleurs déclaré que le film d’Apichatpong Weerasethakul était très bon car il traite des traditions et de la culture thaïlandaise. Pensez-donc, les fantômes… la mort mais aussi la touchante simplicité des thaïs le tout traité dans un langage épuré.
Ainsi partout on entend parler de ce jeune réalisateur, il fait la une des média du monde entier (1) mais ici rien, en Thaïlande on l’ignore. "Joe " (pour faire court) est d’après la presse un inconnu du grand public (1). Le réalisateur et président de l’Association des réalisateurs thaïlandais (Thai Film Directors Association), Mr Songyos Sugmakanan ("The Dorm", "Phobia 2"… c’est lui) allant jusqu’à dire que cette Palme n’apporterait rien à l’industrie du film. Jalousie ou dure réalité ?!. Il faut avouer que "Joe" pourtant primé trois fois sur la croisette est loin des box offices (2), il a pourtant sur ses épaules son fardeau de polémiques qui aurait du le rendre célèbre. Mais cela n’est pas suffisant pour briller à la maison. Alors, pourquoi tant de haine?
"Mon Oncle Boonmee" attise la convoitise. Primé, son réalisateur a déjà signé les contrats de distribution là où cela rapporte, Arte, Australie… mais rien en Thaïlande ou si peu. Le meilleur du box office thaïlandais ne peut quant à lui montrer aucun signe de notoriété internationale. ("Ong Bak" ne sera pas primé). Il a aussi gagné la reconnaissance des critiques. Sauf exception (3). Silence en Thaïlande. Et pas un mot du côté du Siam lors de son discours de remerciement à Cannes (4). Marketing ou cache-cache? Qui peut le dire. Peut-être les deux. Car il n’est pas bête notre bonhomme.
Le réalisateur "Joe" connaît une sorte de reconnaissance étatique et quelque peu hypocrite avouons-le mais sans laquelle on ne peut rien faire dans ce pays. Cette reconnaissance est la panacée pour survivre car tout, et les arts en particulier, passe par la bénédiction de l’état. En Thaïlande l’état approuve, censure, bannit, détruit ou aide et rien ne paraît sans le sceau du comité de censure ou d’un ministère quelconque, tout doit respecter un critère flou et sévère à la fois. En gros il ne faut pas toucher à la famille royale (et surtout au roi actuel) ni à la religion représentée par l’ordre monastique.
Pour couronner le tout, le Ministère de la Culture lui offre 3,5 million de baht, alors que la Palme d’Or 2010 n’en a guère besoin. Apichatpong Weerasethakul n’est pas noble pourtant. Pensez qu’une centaine de projets est restée bannie du budget de l’État (cf. Royaume Bananier). Bon prince, Joe a refusé en répondant qu’il ne pourra accepter cette aide tant que la répartition des fonds manquerait de transparence. (5) (et toc pour l’altesse!)
Cette Palme d’Or 2010 suit le cours logique de sa carrière. Apichatpong reçut tout d’abord le Prix "un certain regard" en 2002 pour son film "Blissfully Yours". Viendra ensuite le Prix du Jury en 2004 qui récompensera "Tropical Malady". L’aboutissement logique après tout cela était une Palme d’Or. Il affirme qu’il ne fera plus jamais un film comme celui-ci (6) qui lui a demandé deux années de travail, le finissant au 16mm pour donner au film l’effet désiré. Apichatpong ose et cela paie.
Deux ans de labeur récompensés hors de son pays. Car ici… On lui coupe la chique. La censure sévit, on peut dire qu’elle s’acharne sur notre jeune homme. Dans l’attente d’un processus démocratique qui a coûté la vie à 89 personnes dont 5 militaires!!!!, et blessé 1 900 autres en moins d’une semaine, le film a bien failli resté dans l’ombre. Joe lui-même pensait que l’on exigerait de lui des cuts comme dans tous ses précédents films:
"Tropical Malady" (2004) comportait une scène trop osée d’après les censeurs. On a procédé aux cuts et puis on a réduit sa distribution.
"Syndromes and a Century" (2007) a quant à lui été banni par le gouvernement (7). Des médecins soûls et un moine qui joue de la guitare ça fait trop. Difficile de faire figure au box office effectivement avec un tel CV.
Joe avait prédit comme bien des média que son film ne verrait pas le jour dans son pays ou bien dans une seule salle. Le réalisateur a joué son rôle de provocateur en anticipant et insérant une scène de controverse qui implique un moine. Un peu facile me direz-vous car on fait mouche à tout coup en touchant de près ou de loin à l’ordre monastique du coin. Mais ce jeu de censure est aussi somme toute une bonne promo qui attise les regards étrangers. La controverse se vend bien et elle se fait bichonner très facilement par les pairs. Pensons à "Serbis" (Brillante Mendoza) ou "Blissfully Yours" du même Apichatpong. La censure est aussi un choix du réalisateur, et cela ne date pas d’hier, mais je ne vais pas faire un cours (pas compétente. Cecile B. De Mile, Hitchcok… avaient eux aussi suivi ce même trajet).
Par conséquent afin de ne pas perdre la face, l’État thaïlandais a dû se plier et montrer par là même que Joe avait tort en annonçant une nouvelle "guerre des coupures" qui aurait été mal venue après les évènements que l’on sait et fatale pour son image de marque (ainsi que pour les vols discount sur Phuket). Bref, bon gré mal gré le comité de censure a "toléré" la projection du film, sans coupure mais dans une seule salle. Être artiste dans ce pays relève bien plus de la politique que de la création. Il semblerait qu’il faille être censuré pour percer. Mais fort heureusement il n’y a pas que cela dans ce film qui est à la hauteur de ses récompenses. (8)
Pas d’affiche ni de "promo" donc pour "Oncle Boonmee". Le film est projeté dans un seul cinéma, une seule projection par jour à un horaire fréquentable uniquement par les retraités et les étudiants. Deux projections le week end. Quelle victoire tout de même pour ce jeune cinéaste qui en veut et le mérite. La salle est comble à chaque projo, et sans coupure.
Bonjour chez vous !
Caroline (le 28 juillet 2010-photos des barbelés importées sur Flickr le 18 juin 2010 avec un Fujifilm SP-3000).
(1) http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/films/thailand-hails-welcome-victory-at-cannes-film-festival-1981465.html
(2) http://www.bangkokpost.com/entertainment/movie/37653/thai-auteur-stuns-with-cannes-win
(3) sauf exception http://blogs.suntimes.com/ebert/2010/05/cannes_post-mortem_or_is_that.html
(4) http://nanoguy.exteen.com/20100524/congrats
(5) http://thaifilmjournal.blogspot.com/2010/04/apichatpong-on-moving-on.html
(6) http://www.nationmultimedia.com/home/2010/04/20/life/The-late-great-Apichatpong-30127420.html
(7) http://www.imdb.com/search/title?certificates=th|%28banned%29
http://www.imdb.com/title/tt0477731/news?year=2007#ni0076671
(8) http://www.huffingtonpost.com/karin-badt/interview-with-winner-of_b_587179.html
et un article sur la censure dans le cinéma en Asie:
http://bibliotheque.sciences-po.fr/fr/produits/manifestations/censure-cinema/asie/index.html





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